Un regard sur l’histoire : premières traces de femmes dans les vignes lyonnaises

Les vignerons du Rhône et du Beaujolais aiment rappeler la profondeur historique de leur art. Pourtant, l’image longtemps ancrée dans la tradition était masculine. Néanmoins, depuis le Moyen Âge, des femmes ont été actrices, parfois invisibles, parfois incontournables. Selon les archives municipales de Lyon, on retrouve dès le XVII siècle mention des "vigneronnes" travaillant aux côtés de leurs époux ou seules, surtout après les épidémies ou les guerres qui laissaient derrière elles des veuves et des exploitations orphelines. Le musée de la vigne de Romanèche-Thorins illustre aussi le rôle de ces femmes dans la conduite du chai, la gestion de la maisonnée et la continuité du domaine. Swapping apron for pruning knife, elles ont veillé, transmis, et souvent gardé vivantes des parcelles pendant que l’Histoire chamboulait les hommes.

L’évolution silencieuse : l’après-guerre et l’affirmation des femmes dans la viticulture lyonnaise

Il faudra pourtant attendre les années 1950-60 pour voir émerger dans la région lyonnaise les premières femmes reconnues officiellement à la tête de domaines viticoles. Si l’on manque de chiffres précis pour la seule métropole, le Syndicat des Vins de la Vallée du Rhône mentionne que dans les années 1970 à peine 5 % des exploitations pouvaient se prévaloir d’une direction féminine. Il faut attendre la vague des transmissions familiales modernes pour voir apparaître des noms comme Odile Debroise (Domaine des Terres Dorées), Maryline et Nathalie Chasselay (Domaine Chasselay) ou encore Claire Forest (Domaine Forest) dans les AOC Beaujolais et Coteaux du Lyonnais.

  • 1966 : Première vigneronne indépendante inscrite à la Chambre d’Agriculture du Rhône.
  • 1987 : Création de la section "Femmes vigneronnes" chez les Jeunes Agriculteurs du Rhône.
  • 2021 : Plus de 18 % des exploitations du Rhône sont conduites par des femmes selon la SAFER et l’INSEE – un chiffre en constante progression.

Cette évolution s’explique par la mutation du métier de vigneron : diversification des tâches, modernisation de la gestion, renforcement des études œnologiques et ouverture internationale ont joué en faveur de nouveaux profils, souvent plus adaptables et sensibles à l’agroécologie.

Héritage et transmission : entre tradition familiale et voie d’émancipation

L’expression "héritage" n’a jamais été un simple mot dans le vignoble lyonnais. Transmise de génération en génération ou conquise par passion, la vigne devient pour ces femmes une école de la persévérance et de la transmission. 85 % des domaines gérés par des femmes dans le Rhône restent dans un cadre familial (Source : Chambre d’Agriculture Rhône, 2023), même si les linéages se féminisent et diversifient.

Le rôle pivot de la mère ou de la grand-mère est souvent crucial. Chez les Chasselay de Châtillon-d’Azergues, la passation s’est faite sans rupture, avec une profonde volonté de respecter l’écosystème familial tout en défiant les modèles anciens. À la différence de nombreuses régions viticoles, les héritages féminins lyonnais s’affirment par leur mixité : certaines femmes deviennent associées, d’autres reprennent les rênes après avoir mené de brillantes carrières extérieures (gestion, recherche, international).

  • Transmission de méthodes : travail du sol sans pesticides, conservation de cépages endémiques, taille en goblet traditionnelle.
  • Le carnet d’adresses : réseaux féminins issus de Maisons de la Région, associations comme "Les Elles du Vin" ou "Femmes de Vin".
  • Valeurs de résilience : la gestion des périodes de crise (gels, maladies, COVID) a souvent mis en avant la flexibilité des femmes chefs d'exploitation (Source : Terre de Vins, 2021).

Le goût de l’innovation : comment les vigneronnes lyonnaises façonnent de nouveaux horizons

Loin d’être des gardiennes figées du passé, les femmes vigneronnes de la région lyonnaise sont souvent à l’origine de remises en question audacieuses. Un rapport de l’Institut Français de la Vigne et du Vin (2022) note que les domaines féminins sont statistiquement plus enclins à :

  • Expérimenter des vinifications parcellaires ou naturelles.
  • Mener la conversion vers l’agriculture biologique ou biodynamique : 36 % des exploitations féminines du Rhône sont en mode bio ou en conversion, contre 20 % chez les exploitations masculines (Chiffres Agence Bio 2023).
  • S'ouvrir à la diversification : oenotourisme à destination des familles, ateliers de dégustation pour néophytes, collaborations avec des chefs et artisans locaux.

Quelques exemples inspirants :

  • Isabelle et Dominique Piron : premières à avoir monté une table d’hôtes vigneronne à Morgon, en associant produits du terroir et vins sur mesure.
  • Victoria Brodier (Domaine de la Charpinière, Charnay) : pionnière dans la revalorisation des vieux cépages du Lyonnais, y compris le Gamaret et le Chardonnay de sélection massale.
  • Mélanie Morand (Cru Brouilly) : première campagne de "primeurs sans sulfite" avec un large succès export (Wine Spectator, 2022).

Femmes, terroirs et engagement écologique : des pionnières de la transition dans le Rhône

L’héritage des vigneronnes lyonnaises s’illustre particulièrement dans la gestion durable des terres. Le Réseau CIVAM indique que plus d’une exploitation sur trois engagée dans la certification HVE (Haute Valeur Environnementale) ou en agroécologie est dirigée par une femme dans les départements du Rhône et de la Loire. Cette tendance, observée aussi bien sur les coteaux de Condrieu que dans les vignes du Beaujolais, se traduit par :

  • INTRODUCTION des couverts végétaux, limitation du travail mécanique du sol
  • Préservation de la faune auxiliaire et des haies historiques (inspiration des pratiques d’Henriette Viallet, pionnière du Beaujolais-Villages dès 1981)
  • Chantiers participatifs avec des écoles locales pour sensibiliser à la biodiversité
  • Diminution des doses de cuivre et de soufre sur la vigne (projets pilotes soutenus par l’ODG Beaujolais, 2018-2023)

Dans bien des cas, ces orientations écologiques trouvent leur fondement dans les histoires familiales : souci de transmission, écoute des cycles naturels et vision à long terme. Les entretiens menés par Vitisphère en 2022 témoignent d’un rapport à la vigne empreint d’humilité et d’attention, souvent alimenté par l’éducation des plus jeunes générations à l’école ou sur le domaine.

Anecdotes du chai : paroles et gestes de vigneronnes lyonnaises

Les chiffres disent beaucoup, mais les gestes, les paroles, les silences aussi. Chez les Chasselay, à l’heure où les mains plongent dans les grappes de Gamay, c’est souvent la mère qui explique le sens d’une bonne vendange : "Ce n’est pas juste récolter, c’est accompagner jusqu'au bout, tu dois savoir si la baie est mûre grâce au toucher, pas seulement à la vue" (source : entretien personnel avec la famille Chasselay, 2023).

D'autres partagent des anecdotes qui illustrent leur rapport à la tradition et à l’innovation : Laurence Aubriot, première femme à signer un Saint-Joseph en monocépage Syrah blanc, explique : "Ce terroir regarde le Rhône, pas la Saône : c’est à nous, vigneronnes, de raconter toute la géographie, pas seulement la biologie, du vin lyonnais" (Source : Assemblée Générale des Femmes de Vin, Lyon, 2022).

L’initiation des nouvelles générations se fait parfois à la faveur des soirs d’été : transmission des premiers gestes de taille, éducation sensorielle à la dégustation, ou ce plaisir simple de « tourner autour du pressoir », expression typique pour signifier l’esprit de famille avant le grand rush des vendanges.

Des réseaux féminins solidaires et innovants

Lyon a vu naître plusieurs collectifs originaux, du réseau Les Elles du Vin (créé en 2012, regroupant plus de 25 domaines) à la dynamique "Femmes Vignes Rhône". Ces réseaux jouent un rôle crucial :

  • Plaider pour une meilleure reconnaissance médiatique et professionnelle (Prix Talents du Vin Rhône 2023 attribué à trois femmes sur dix lauréats).
  • Former à la dégustation et à la commercialisation (ateliers professionnels animés exclusivement par des vigneronnes).
  • Mutualiser les achats de matériels, les démarches qualité, les études de sol ou encore les stratégies export.

Notons aussi l’engagement auprès des jeunes générations : stages, mentorat, initiation au goût et aux métiers de la vigne dès le lycée agricole. Ces initiatives demandent engagement, rigueur et confiance en soi, qualités souvent citées par les femmes elles-mêmes comme « héritées » plus que jamais transmises. (Sources : Fédération des Vins du Rhône, Interview Vitisphère)

Pour aller plus loin : inspirations et défis d’aujourd’hui

Portées par le double mouvement de la transmission et de la création, les femmes vigneronnes de la région lyonnaise portent haut les couleurs d’un terroir en mouvement. Leur héritage se mêle à un goût certain du défi : préserver la singularité des sols, faire briller des appellations parfois moins connues, transmettre leur identité tout en s’ouvrant à la diversité des parcours. Les défis d’aujourd’hui impliquent la succession (rare féminisation des coopératives encore à ce jour : 10 % seulement selon la CNAOC), l’accès au foncier (les femmes héritent de surfaces en moyenne 30 % plus petites que les hommes, toujours source SAFER Rhône), mais aussi la valorisation de leur engagement dans une filière toujours marquée par de nombreux stéréotypes.

Pour comprendre l’héritage authentique des vigneronnes lyonnaises, il suffit parfois de s’arrêter devant une barrique, au cœur d’un chai, de tendre l’oreille aux récits, de percevoir l’écho d’un geste précis ou d’un choix de cépage inattendu. Entre fidélité à la terre, inventivité et soif de transmettre, ces femmes tracent la nouvelle voie du vignoble lyonnais, à l’image de leur diversité et de leur audace.

Sources principales : INSEE, Agence Bio, CIVAM, Fédération Vins du Rhône, Wine Spectator, Vitisphère, Chambre d’Agriculture du Rhône, Terres de Vins, Musées régionaux.

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